Les arts « internes »

Les arts chinois du corps dits « internes » (neijiaquan) qui sont les plus connus en Occident sont le « taichi » ou taijiquan (enchaînements de mouvements essentiellement martiaux effectués lentement) et le qigong (exercices gymniques et respiratoires liés à la médecine chinoise et à la méditation taoïste).

Ces deux catégories aujourd’hui largement mondialisées ne sont pourtant que la partie la plus visible d’un vaste champ de pratiques remontant à l’antiquité, composé d’une multitude de lignées de transmissions qui s’entremêlent et se renouvellent sans cesse par l’expérimentation et les innovations des spécialistes au fil des contextes historiques. Ces pratiques ont pour point commun de chercher à mettre en relation l’intériorité de la personne, son corps et l’environnement écologique et social. En termes chinois, le travail est fondé sur la « forme corporelle » (xing), les « souffles vitaux » ou « énergie » (qi) et l’ « intentionnalité » ou « pensée créatrice » (yi).

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Extraits du Mawangdui daoyin tu, second siècle av. J.-C., Musée du Hunan (Changsha, Chine).

Du point de vue martial, la catégorie des arts internes comprend notamment la « boxe du faîte suprême » (taijiquan), la « boxe de la forme et de l’intention » (xingyiquan), la « boxe des huit trigrammes » (baguazhang) et la « boxe de l’intention » (yiquan). Depuis le XVIIe siècle, elle est associée symboliquement à la tradition taoïste et au mont Wudang (province du Hubei), par contraste avec la catégorie des arts dits « externes » (waijiaquan), qui est quant à elle associée symboliquement au bouddhisme et au monastère de Shaolin (province du Shaanxi). Sociologiquement, ces pratiques ont été transmises et élaborées au sein de communautés monastiques et par des ermites, mais aussi dans des lignées familiales (les patrilignages Chen et Yang sont par exemple particulièrement connus dans le taijiquan), des organisations de type « militaires » (armée, police, gardes du corps…), des milices paysannes (où les jeunes hommes sont initiées aux arts martiaux et à la transe exorciste), des troupes d’opéra (acteurs rompus à diverses techniques du corps et du souffle pour mettre en scène les récits de héros et de divinités au cours de fêtes communautaires) et des cercles de lettrés (dans un contexte culturel où le savoir intellectuel, le langage et le geste rituel ne sont pas dissociés).

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Du point de vue médical et rituel, la catégorie des arts internes est rattachée à la médecine chinoise traditionnelle et à la très ancienne tradition pour « nourrir le principe vital » (yangsheng) qui s’intéresse autant à la diététique, à la sexualité et à l’astronomie, qu’aux techniques respiratoires et gymniques pour « conduire et attirer/expulser [les souffles et les esprits vitaux/morbides] » (daoyin). Les découvertes archéologiques et l’étude des textes anciens nous montrent que ces savoirs ont été élaborés dans l’antiquité au sein d’un milieu socialement hétéroclite composé de nobles et de gens du peuple, mais aussi d’ermites, de chamanes, de devins, d’exorcistes et des guérisseurs. Ils ont été par la suite développés par les médecins (acupuncture, massage, pharmacopée, diagnostique divinatoire, guérisons rituelles) et par les taoïstes, notamment au travers de leurs méthodes de méditations dites d’ « alchimie interne » (neidan). L’actuel qigong s’inscrit dans cette longue histoire d’une manière fort étonnante, puisqu’il a été développé à partir des années 1950 tout d’abord au sein du parti communiste chinois (après la guérison considérée « miraculeuse » d’un cadre du parti atteint d’un ulcère). À partir des années 1980, le qigong s’est répandu dans les espaces publics, les hôpitaux, les casernes, les gymnases et les entreprises en Chine et progressivement dans le monde entier.

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On comprendra aisément qu’il est bien difficile de saisir ces pratiques, déjà très diverses dans la société traditionnelle chinoise, du point de vue de nos catégories modernes. Ainsi, au sein de la globalisation, les arts internes peuvent-ils être rapprochés par les uns et les autres des notions de « sport » (performance martiale ou gymnastique douce ?), de « technique paramédicale », de « loisir », de pratique de « bien-être », de « voyage » (découverte de l’autre ou fuite dans l’exotisme ?) ou encore de « cheminement spirituel » , pour essayer de réconcilier les séparations instituées par l’Occident moderne entre le corps et l’esprit, le sujet et l’objet ou encore la nature et la culture.

 

 

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